Il ne cessait de repenser à ce que lui avait dit le vieil homme. Son
esprit de flic cartésien refusait d'admettre cette explication extravagante, mais une infîme partie de sa conscience ne rejetait pas cette idée en bloc et les paroles du vieillard le narguaient,
surgissant dans ses pensées à tout moment du jour ou de la nuit. Intérieurement, secrètement, il haïssait cette femme d'être ainsi entrée dans sa vie. Sarah, puisque c'était son prénom, en aurait
sûrement ri si elle avait su...L'ironie de la situation ne lui aurait pas échappé. Mais elle n'était plus qu'un visage inscrit au fichier des personnes disparues.
Parfois, quand il fixait sa photo, les prunelles sombres qui lui renvoyaient son regard semblaient lui
reprocher de n'avoir pas su la (re)trouver. Parfois, au contraire, il avait l'impression d'y lire une certaine compassion, une douceur soudaine, un pardon qui l'absoudrait d'une faute qu'il
aurait commise involontairement. Hugues secoua la tête et referma le dossier d'un geste rageur. Il le repoussa le plus loin possible, comme s'il pouvait ainsi le chasser également de sa mémoire.
Quelle absurdité vraiment ! Comme si c'était de sa faute, à lui, si elle avait disparue ! Sa petite voix intérieure lui souffla qu'il était peut-être bien un peu coupable en effet. Si ce n'était
pour Sarah directement, ça l'était sûrement pour d'autres personnes. Il jura tout bas entre ses dents et se maudit d'avoir eu la malchance de tomber sur cette affaire. N'était-ce pas justement
parce qu'il savait inconsciemment qu'il avait une part de responsabilité dans cette disparition qu'il réagissait ainsi ? Il fit taire sa conscience en avalant d'un trait le verre de Sauvignon
qu'il venait de se servir.
Le dossier était pourtant banal, semblable à bien d'autres qu'il avait eu à traiter au cours de sa
carrière. Il n'en n'était pas à son coup d'essai. Tellement de gens disparaissaient, se volatilisaient du jour au lendemain, sans laisser la moindre trace. La plupart du temps, il
s'agissait de personnes que leur vie ne satisfaisait plus et qui décidaient, sur un coup de tête, de tout recommencer ailleurs. Il avait eu affaire a des homicides quelquefois, ou des suicides,
bien camouflés, que l'on ne résolvait que des années plus tard. Il arrivait également que les disparus n'entrent dans aucune de ces catégories : un jour ils étaient là et le lendemain n'y étaient
plus. On avait beau chercher, remuer ciel et terre sur toute la planète, on n'entendait plus jamais parler d'eux. Rien ne manquait dans les affaires qu'ils avaient laissées derrière eux. C'est
comme si leur passage dans ce monde n'avait été qu'une suggestion de la conscience collective, un souvenir remonté à la surface l'espace d'un instant avant de s'éteindre aussi brusquement qu'il
était apparu.
Sarah faisait partie de cette dernière catégorie. Un Lundi matin, ses collègues de travail ne la
voyant pas arriver et ne parvenant pas à la joindre (fait hautement inhabituel selon leurs dires) avaient contacté la police. Ce genre de cas nétait pas prioritaire. Après tout, elle était adulte
et libre de ses mouvements, mêmes s'ils ne convenaient pas à tout le monde. Quand, cinq jours plus tard, sa soeur s'inquiéta à son tour de sa disparition, une enquête avait été ouverte. Et c'est
là qu'il était entré en scène. Il avait l'habitude, il pensait que c'était l'affaire de quelques jours, quelques semaines tout au plus...six mois plus tard, bien qu'il ait rendu ses conclusions
officielles, il baignait toujours dedans.
Les flics ne sont pas tout puissant. Ils ne peuvent pas tout expliquer, pas tout résoudre. Avec les
années, ils apprennent à s'en accomoder, à vivre avec à défaut de l'accepter pleinement. On leur enseignait (pas toujours de façon officielle, l'expérience est la meilleure des écoles) à prendre
leur distance afin qu'ils se préservent. Il n'était plus un débutant depuis longtemps mais se surprenait parfois à pleurer comme un gosse en repensant au dossier tristement banal Sarah Vidal. Au
commissariat, on avait commencé à chuchoter sur son passage qu'il lui serait peut-être temps d'envisager la retraite...
Les idiots !
Le vieil homme, voisin de Sarah, avait ouvert une faille en lui. Jadis, il aurait taxé sa réaction de
sensiblerie. C'était au temps de sa jeunesse, quand il était encore un solide gaillard entouré de sa bande d'amis, toujours prêts à faire les quatre cent coups. Aujourd'hui, il se sentait
presque menacé par la discussion qu'ils avaient eue lors de l'enquête. Depuis, il rendait souvent visite à Lucien.
Quand Ils s'étaient rencontrés, la première fois, il avait cru déceler ,dans le regard de l'homme, de
la pitié à son égard, comme s'il avait su que ce qu'il avait à dire allait changer sa perception des choses à jamais, qu'il le veuille ou non. Car il n'oublierait jamais les confidences de Lucien
à propos de son sentiment sur la disparition de Sarah. Elle vivait seule depuis sa rupture survenue 18 mois auparavant. Elle n'avait pas d'enfant. Elle avait pleuré sur l'épaule de son voisin une
fois, au début, alors qu'il l'avait trouvée assise dans l'escalier à sangloter la tête entre ses bras. Elle l'avait évité par la suite, gênée de s'être laissée aller devant un inconnu.
Du temps de sa vie de couple, l'appartement n'était jamais vide. Des amis s'y attardaient régulièrement. C'étaient des
voisins chaleureux. Du jour au lendemain, le silence s'était installé dans le trois pièces et dans la vie de Sarah. Les amis s'étaient fait discrets puis inexistants. Sa seule distraction était
son travail. Elle sortait un peu : cinéma, musées, concerts, parc, mais toujours seule.
Lucien lui avait rapporté qu'avec le temps, elle avait semblé pâlir. Les week-end, elle avait l'air
plus diaphane que jamais. Les visites de sa soeur et les jours de travail paraissaient lui redonner un peu de substance. Mais plus le temps passait, plus le silence l'engloutissait. Son sourire
était triste et fatigué. Il lui était arrivé de passer près d'elle dans les escaliers et de ne s'apercevoir de sa présence que quelques marches plus bas.
A quatre vingts ans passés, le bonhomme lui avait confié qu'il avait déjà vu ça un jour, alors qu'il
était encore en pleine force de l'âge et confiant en l'avenir. Il n'en n'avait pas fait grand cas à l'époque. Mais à son âge, on avait le temps de se remémorer certaines choses, de faire le lien
entre les souvenirs et d'en tirer des conclusions. Il avait raconté à Hugues qu'à cette époque, sa grand-mère vivait chez lui et qu'elle lui avait expliqué à cette occasion que parfois les gens
disparaissent peu à peu jusqu'à devenir transparents, effacés de la conscience des autres par leur indifférence. Le silence prenait alors toute la place, s'enracinait profondément et la
personnalité lui cédait de plus en plus de terrain, jusqu'à ce que le corps lui-même rende les armes. C'est ainsi que les gens que le silence avait envahis donnaient l'impression de s'estomper au
fil du temps. L'indifférence, selon elle, agissait comme une gomme. Chaque fois que l'on ignorait quelqu'un, on participait à la propagation de ce phénomène. Combien de fois dans sa carrière de
flic Hugues avait-il entendu ces phrases plus tranchantes qu'une lame ? : "Ah parce que quelqu'un habitait là ? Le(ou la) décrire ? Euh non, impossible, je ne sais pas. Je le (la) croisais oui,
mais je ne faisais pas attention etc" C'étaient ces phrases qui lui tournaient dans la tête maintenant. Combinées à ce que lui avait raconté Lucien, la crainte avait germé en lui. Il était un
vieux briscard qui s'était donné corps et âme à son boulot. Que lui resterait-il à la retraite ? Rien, ni personne ! Puis la honte était venue. La grand-mère de lucien lui avait appris à se
méfier de l'indifférence et du silence qu'elle semait derrière elle. Hugues, lui, s'était rendu compte qu'à l 'instar de beaucoup de ses concitoyens, il s'en nourrissait presque : on ne saluait
plus, on ne se connaissait plus, les pires horreurs pouvaient survenir dans l'indifférence générale (il était bien placé pour le savoir).
Alors oui, aujourd'hui il se considérait comme coupable de la disparition de Sarah et de tant d'autres...Il avait
honte de n'avoir rien eu d'autre à leur offrir que le silence pour épitaphe.
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