Histoires courtes

Samedi 5 mai 2012 6 05 /05 /Mai /2012 00:00





    Il ne cessait de repenser à ce que lui avait dit le vieil homme. Son esprit de flic cartésien refusait d'admettre cette explication extravagante, mais une infîme partie de sa conscience ne rejetait pas cette idée en bloc et les paroles du vieillard le narguaient, surgissant dans ses pensées à tout moment du jour ou de la nuit. Intérieurement, secrètement, il haïssait cette femme d'être ainsi entrée dans sa vie. Sarah, puisque c'était son prénom, en aurait sûrement ri si elle avait su...L'ironie de la situation ne lui aurait pas échappé. Mais elle n'était plus qu'un visage inscrit au fichier des personnes disparues.

    Parfois, quand il fixait sa photo, les prunelles sombres qui lui renvoyaient son regard semblaient lui reprocher de n'avoir pas su la (re)trouver. Parfois, au contraire, il avait l'impression d'y lire une certaine compassion, une douceur soudaine, un pardon qui l'absoudrait d'une faute qu'il aurait commise involontairement. Hugues secoua la tête et referma le dossier d'un geste rageur. Il le repoussa le plus loin possible, comme s'il pouvait ainsi le chasser également de sa mémoire. Quelle absurdité vraiment ! Comme si c'était de sa faute, à lui, si elle avait disparue ! Sa petite voix intérieure lui souffla qu'il était peut-être bien un peu coupable en effet. Si ce n'était pour Sarah directement, ça l'était sûrement pour d'autres personnes. Il jura tout bas entre ses dents et se maudit d'avoir eu la malchance de tomber sur cette affaire. N'était-ce pas justement parce qu'il savait inconsciemment qu'il avait une part de responsabilité dans cette disparition qu'il réagissait ainsi ? Il fit taire sa conscience en avalant d'un trait le verre de Sauvignon qu'il venait de se servir.

    Le dossier était pourtant banal, semblable à bien d'autres qu'il avait eu à traiter au cours de sa carrière. Il n'en n'était pas à son coup d'essai. Tellement de gens disparaissaient, se volatilisaient du jour au lendemain, sans laisser la moindre trace.  La plupart du temps, il s'agissait de personnes que leur vie ne satisfaisait plus et qui décidaient, sur un coup de tête, de tout recommencer ailleurs. Il avait eu affaire a des homicides quelquefois, ou des suicides, bien camouflés, que l'on ne résolvait que des années plus tard. Il arrivait également que les disparus n'entrent dans aucune de ces catégories : un jour ils étaient là et le lendemain n'y étaient plus. On avait beau chercher, remuer ciel et terre sur toute la planète, on n'entendait plus jamais parler d'eux. Rien ne manquait dans les affaires qu'ils avaient laissées derrière eux. C'est comme si leur passage dans ce monde n'avait été qu'une suggestion de la conscience collective, un souvenir remonté à la surface l'espace d'un instant avant de s'éteindre aussi brusquement qu'il était apparu.
    Sarah faisait partie de cette dernière catégorie. Un Lundi matin, ses collègues de travail ne la voyant pas arriver et ne parvenant pas à la joindre (fait hautement inhabituel selon leurs dires) avaient contacté la police. Ce genre de cas nétait pas prioritaire. Après tout, elle était adulte et libre de ses mouvements, mêmes s'ils ne convenaient pas à tout le monde. Quand, cinq jours plus tard, sa soeur s'inquiéta à son tour de sa disparition, une enquête avait été ouverte. Et c'est là qu'il était entré en scène. Il avait l'habitude, il pensait que c'était l'affaire de quelques jours, quelques semaines tout au plus...six mois plus tard, bien qu'il ait rendu ses conclusions officielles, il baignait toujours dedans.

    Les flics ne sont pas tout puissant. Ils ne peuvent pas tout expliquer, pas tout résoudre. Avec les années, ils apprennent à s'en accomoder, à vivre avec à défaut de l'accepter pleinement. On leur enseignait (pas toujours de façon officielle, l'expérience est la meilleure des écoles) à prendre leur distance afin qu'ils se préservent. Il n'était plus un débutant depuis longtemps mais se surprenait parfois à pleurer comme un gosse en repensant au dossier tristement banal Sarah Vidal. Au commissariat, on avait commencé à chuchoter sur son passage qu'il lui serait peut-être temps d'envisager la retraite...
Les idiots !

    Le vieil homme, voisin de Sarah, avait ouvert une faille en lui. Jadis, il aurait taxé sa réaction de sensiblerie.  C'était au temps de sa jeunesse, quand il était encore un solide gaillard entouré de sa bande d'amis, toujours prêts à faire les quatre cent coups. Aujourd'hui, il se sentait presque menacé par la discussion qu'ils avaient eue lors de l'enquête. Depuis, il rendait souvent visite à Lucien.
    Quand Ils s'étaient rencontrés, la première fois, il avait cru déceler ,dans le regard de l'homme, de la pitié à son égard, comme s'il avait su que ce qu'il avait à dire allait changer sa perception des choses à jamais, qu'il le veuille ou non. Car il n'oublierait jamais les confidences de Lucien à propos de son sentiment sur la disparition de Sarah. Elle vivait seule depuis sa rupture survenue 18 mois auparavant. Elle n'avait pas d'enfant. Elle avait pleuré sur l'épaule de son voisin une fois, au début, alors qu'il l'avait trouvée assise dans l'escalier à sangloter la tête entre ses bras. Elle l'avait évité par la suite, gênée de s'être laissée aller devant un inconnu.
Du temps de sa vie de couple, l'appartement n'était jamais vide. Des amis s'y attardaient régulièrement. C'étaient des voisins chaleureux. Du jour au lendemain, le silence s'était installé dans le trois pièces et dans la vie de Sarah. Les amis s'étaient fait discrets puis inexistants. Sa seule distraction était son travail. Elle sortait un peu : cinéma, musées, concerts, parc, mais toujours seule.
    Lucien lui avait rapporté qu'avec le temps, elle avait semblé pâlir. Les week-end, elle avait l'air plus diaphane que jamais. Les visites de sa soeur et les jours de travail paraissaient lui redonner un peu de substance. Mais plus le temps passait, plus le silence l'engloutissait. Son sourire était triste et fatigué. Il lui était arrivé de passer près d'elle dans les escaliers et de ne s'apercevoir de sa présence que quelques marches plus bas.

    A quatre vingts ans passés, le bonhomme lui avait confié qu'il avait déjà vu ça un jour, alors qu'il était encore en pleine force de l'âge et confiant en l'avenir. Il n'en n'avait pas fait grand cas à l'époque. Mais à son âge, on avait le temps de se remémorer certaines choses, de faire le lien entre les souvenirs et d'en tirer des conclusions. Il avait raconté à Hugues qu'à cette époque, sa grand-mère vivait chez lui et qu'elle lui avait expliqué à cette occasion que parfois les gens disparaissent peu à peu jusqu'à devenir transparents, effacés de la conscience des autres par leur indifférence. Le silence prenait alors toute la place, s'enracinait profondément et la personnalité lui cédait de plus en plus de terrain, jusqu'à ce que le corps lui-même rende les armes. C'est ainsi que les gens que le silence avait envahis donnaient l'impression de s'estomper au fil du temps. L'indifférence, selon elle, agissait comme une gomme. Chaque fois que l'on ignorait quelqu'un, on participait à la propagation de ce phénomène. Combien de fois dans sa carrière de flic Hugues avait-il entendu ces phrases plus tranchantes qu'une lame ? : "Ah parce que quelqu'un habitait là ? Le(ou la) décrire ? Euh non, impossible, je ne sais pas. Je le (la) croisais oui, mais je ne faisais pas attention etc" C'étaient ces phrases qui lui tournaient dans la tête maintenant. Combinées à ce que lui avait raconté Lucien, la crainte avait germé en lui. Il était un vieux briscard qui s'était donné corps et âme à son boulot. Que lui resterait-il à la retraite ? Rien, ni personne ! Puis la honte était venue. La grand-mère de lucien lui avait appris à se méfier de l'indifférence et du silence qu'elle semait derrière elle. Hugues, lui, s'était rendu compte qu'à l 'instar de beaucoup de ses concitoyens, il s'en nourrissait presque : on ne saluait plus, on ne se connaissait plus, les pires horreurs pouvaient survenir dans l'indifférence générale (il était bien placé pour le savoir).

Alors oui,  aujourd'hui il se considérait comme coupable de la disparition de Sarah et de tant d'autres...Il avait honte de n'avoir rien eu d'autre à leur offrir que le silence pour épitaphe.

 

Par Magalune - Publié dans : Histoires courtes - Communauté : CROQUEURS DE MOTS
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Jeudi 26 avril 2012 4 26 /04 /Avr /2012 09:33

 

 

J'étais allongée depuis quelques heures déjà, dans l'obscurité la plus totale, les écouteurs de mon MP3 vissés sur les oreilles, à attendre que le sommeil veuille bien me visiter et m'emporter pour quelques heures de répit. Mon esprit dérivait au seuil de l'endormissement, sur le point d'y accoster quand une voix grave, que j'ai néanmoins identifiée comme étant celle d'une femme, a retenti dans ma tête, claire, forte et impérieuse m'appellant par mon prénom.


Je suis restée tétanisée quelques instants, la voix a repris, j'ai arraché les écouteurs, me suis dressée sur mon lit, tremblante, l'oreille aux aguets, les yeux se tournant de tous côtés sans parvenir à percer la noirceur de la chambre. Pas de vent, les enfants silencieux, endormis dans leurs lits, le chat près de moi. Le silence, total, poisseux, collant, seulement troublé par les battements frénétiques de mon coeur complètement affolé. Même les voisins, qui ne savent pas s'exprimer autrement qu'en hurlant se sont tus, emporté par le sommeil qui se refuse à moi nuit après nuit.


Avec prudence, je rampe sur le lit, tatônne le mur jusqu'à trouver l'interrupteur, persuadée qu'avant d'avoir réussi à allumer la lumière, une ombre sortie tout droit des mes terreurs enfantines viendra me frôler, s'enrouler autour de mon bras pour achever ce qu'elle n'avait pu terminer alors que je n'étais qu'une enfant : me faire mourir de peur. Par miracle, l'ombre est restée tapie sous mon lit, apparemment aussi effrayée que moi. Alors quoi ? 2H54 sur l'écran de mon téléphone. Naufragée au milieu de mon propre lit. Rembobinage de la chanson en cours d'écoute afin d'en identifier chaque son, chaque tonalité de voix qui pourrait expliquer le phénomène qui m'a laissée glacée jusqu'aux os. Rien. J'attends un moment, je me recouche mais n'éteins pas, la lumière tient les monstres à distance depuis la nuit des temps, c'est bien connu. 6H15, le réveil sonne. Je me suis finalement endormie.

 

Trois semaines plus tard, une soirée marquée par l'angoisse sourde qu'il puisse arriver quelque chose à un "ami". La peur, insidieuse, enjôleuse qui m'a tenue compagnie. La douleur vive de l'inquiétude, de la souffrance, plus tranchante que la plus effilée des lames.


MP3 vissé sur les oreilles, comme chaque soir, j'attends toujours que le sommeil me gratifie de ses égards, comme chaque nuit. Le rituel est presqu'immuable. La musique, l'astreinte à l'immobilité, du corps comme de l'esprit pour mettre toutes les chances de mon côtés. Si je suis bien sage, peut-être m'endormirai-je enfin à une heure décente. Mon esprit dérive, lentement, cherchant à fuir la poigne de fer qui me broie à l'intérieur. Les heures s'étirent, l'obscurité s'épaissit, ma liste de lecture n'en finit plus. Enfin je sens que je lâche prise, que je peux m'abandonner.


Dans un réflexe j'ouvre les yeux une dernière fois. Une silhouette est penchée sur moi. Je ne vois pas son visage, seulement ses cheveux, au-dessus de mon visage et son aura bienveillante. Sans savoir pourquoi, je suis émue. A l'intérieur ça se fissure, les digues lâchent, je sens mon coeur enfler dans ma poitrine, un sanglot, profond, me secoue de la tête aux pieds. Les larmes débordent de mes yeux sans prévenir, de grosses larmes rondes et chaudes, celles de l'enfance, celles qu'il faisait du bien de verser dans les bras maternels tendrement protecteurs, merveilleux remparts contre les monstres de la nuit et les petits bobos du quotidien. J'ai mal, mais c'est bon. Je ne suis plus seule, quelqu'un est là pour veiller sur moi, sombre silhouette qui m'enveloppe et me rassure. Je m'endors ainsi, vaincue par la tendresse qui se dégage de cette inconnue et que je n'ai pas ressentie depuis si longtemps.


7h15, environ 4h de sommeil, les enfants débarquent dans le salon. J'entends leurs pas feutrés sur le plancher. Je me retourne dans mon lit pour retenir un peu plus longtemps la chaleur bienfaisante de la nuit. Sous ma joue, l'oreiller est humide. Les larmes étaient réelles. Qu'en est-il du reste ?

 

J'attends la nuit et ses heures les plus sombres avec impatience. Je veux la revoir, je veux la sentir à mes côtés, me sentir en sécurité, m'endormir paisiblement pour une fois. Je veux qu'elle m'enveloppe et qu'elle me berce. Je veux me noyer dans la paix qu'elle dégageait et dont elle m'a fait le don précieux pendant quelques heures.

 

Qui sont-elles ? Que me veulent-elles ? Sont-elles une seule et même entité ? L'une m'a terrorisée, l'autre m'a apaisée. J'attends. J'attends notre prochaine rencontre.


 

Ce texte n'est pas une fiction...

Par Magalune - Publié dans : Histoires courtes - Communauté : CROQUEURS DE MOTS
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Lundi 2 avril 2012 1 02 /04 /Avr /2012 13:09

je relève le défi  de la semaine de la communauté des Croqueurs de mots, dont les consignes étaient les suivantes :

 

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Défi n° 78  « Veillée contes » consigne proposée par :

http://lepanierahistoiresdememette.over-blog.com

 

Il était une fois … ainsi commencent souvent les contes.

 

A votre tour, choisissez un héros (ou une héroïne) parmi les personnages de contes: Petit Chaperon Rouge, Belle au Bois Dormant, Petit Poucet… transposez-le à notre époque, dépoussiérez le contexte, imaginez des rencontres improbables, accommodez l’histoire à votre sauce, faites-nous rire, trembler, frémir...

A vos plumes !

 

Voici ma participation :

 

 

 

Au Loup

 

 

Elle n'était pas née de la dernière pluie. Elle était trop grande maintenant pour croire à ce genre de fadaises, dont les adultes usaient de façon abusive pour forcer les enfants à obéir et à se tenir tranquille. Aussi, quand sa mère l'avait mise en garde contre une rencontre probable avec la Bête, s'était-elle contentée de ricaner et de lever les yeux au ciel en haussant les épaules comme seules les adolescentes savent le faire.

 

Tout en se préparant à aller voir sa grand-mère à l'autre bout de la ville, elle s'était mise à chantonner cet air entêtant que sa soeur avait appris à l'école et qu'elle lui serinait à longueur de journée : "qui a peur du grand méchant loup, méchant loup, méchant loup. Qui a peur du grand méchant loup, c'est p't'être vous, c'est pas nous..." et dont le reste des paroles lui échappait.

 

Nina aimait visiter son aieüle. Elle était encore fringante et dynamique, avait toujours quelques histoires drôles en réserve et l'emmenait même parfois danser. On était loin du cliché de la mamie gâteau ou acariâtre qui sévissait dans le foyer de presque toutes ses amies, et la jeune fille raffolait des moments passés en sa compagnie.

Louisette, puisque c'était le nom de sa grand-mère, vivait dans un petit pavillon de banlieue. Dix ans auparavant, elle avait tenu tête aux promoteurs qui l'avaient harcelée pour qu'elle leur vende à la fois les murs et le terrain et s'était peu à peu vu encercler par des barres d'immeubles, toutes plus disgracieuses les unes que les autres. Sa maison, bien que perdue au milieu d'une jungle de béton, gardait tout son caractère, comme sa propriétaire. De nature joviale et expansive, Louisette avait rapidement su conquérir l'âme de la cité alentours et n'était que rarement importunée.

 

Elle recueillait souvent les jeunes dans la détresse ou les mères en difficultés. Elle participait volontiers aux fêtes de quartier et était souvent invitée chez les uns et les autres. Depuis quelques semaines, Nina avait une raison supplémentaire d'attendre cette visite hebdomadaire avec impatience. Sa grand-mère avait pris sous son aile un jeune homme silencieux à l'aura mystérieuse, aux yeux d'un noir profond, son visage fin encadré de longs cheveux noirs qui lui tombaient sur les épaules. Nina était certaine qu'il était au moins aussi troublé qu'elle lorsqu'ils se trouvaient en présence l'un de l'autre. Penser à Terry faisait battre son coeur plus vite, et elle se surprit à sourire béatement à sa seule pensée. En croisant le regard hilare du passager qui lui faisait face dans le bus, elle se reprit, sans toutefois cesser de sourire intérieurement. Depuis trois semaines environ, ils avaient réussi à surmonter leur timidé respective et avaient pris l'habitude de papoter de tout et de rien en prêtant une oreille distraite au babillage de Louisette, qui couvait les deux adolescents d'un regard entendu.

 

Toute à ses pensées, ce n'est qu'une fois arrivée dans la cuisine de la petite maison que Nina prit conscience que quelque chose n'allait pas. L'atmosphère semblait chargée d'électricité négative et les poils de ses avant-bras s'étaient dressés presque douloureusement. Elle appella plusieurs fois, en vain. Elle entreprit de monter à l'étage, l'angoisse chevillée au coeur. Elle avait vu la tasse brisée et le thé répandu sur le sol de la cuisine. Sa raison lui hurlait de prendre ses jambes à son cou mais son inquiétude pour sa grand-mère chassa momentanément cette pensée. Elle se figea en haut de l'escalier lorsqu'elle entendit un bruit sourd dans la chambre de Louisette et le parquet grincer méchamment. Elle s'avisa soudain qu'elle avait oublié de respirer pendant quelques secondes, quelques minutes peut-être, elle ne savait plus, quand elle inspira profondément pour reprendre son souffle. Ses mains, moites, étaient plaquées sur sa bouche dans un effort désespéré pour retenir le cri qui avait enflé dans sa gorge lorsqu'elle avait aperçu le tabouret de la coiffeuse de Louisette renversé et tâché de sang à l'entrée de sa chambre. Elle aurait voulu tourner les talons et fuir, fuir le plus loin possible, courir jusqu'à en avoir mal et hurler "Au Loup" à s'en déchirer les cordes vocales, quand bien même cette pensée saugrenue l'avait fait ricaner une heure plus tôt. Quand terry apparût sur le seuil de la pièce, un méchant sourire sur les lèvres, Nina fut prise d'une terreur sans nom. Elle pensa à sa mère, elle pensa qu'elle aurait aimé se réfugier dans ses bras protecteurs, comme lorsqu'elle était petite et que son étreinte avait encore le pouvoir de chasser tous les monstres qui lui faisaient peur. Elle aurait voulu fuir, s'échapper, disparaître mais se faisait l'effet d'être un insecte pris dans les phares d'une voiture et incapable d'échapper à l'attrait hypnotique de leur lumière.

 

Alors que Terry s'avançait vers elle en lui crachant qu'il l'avait attendue, elle songea qu'elle aurait dû accorder plus de crédit aux contes de son enfance qui enseignaient que pour parvenir à ses fins, le Loup savait prendre l'apparence d'un agneau...

 

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Par Magalune - Publié dans : Histoires courtes - Communauté : CROQUEURS DE MOTS
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Lundi 5 mars 2012 1 05 /03 /Mars /2012 08:00

je relève le défi  de la semaine de la communauté des Croqueurs de mots, dont les consignes étaient les suivantes :

 

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Au pied de la lettre       

 

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Quel drame terrible a bien pu pousser

celui qui a "réellement" donné sa langue au chat ?

 

A partir d'une expression choisie

dans le poème de

 Claude ROY

 

Je vous invite à inventer une histoire en prenant

littéralement une ou plusieurs de ces expressions

au pied de la lettre.

 

D’autres expressions ? Clic LA PIOCHE

 

XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX

 

 

Il me faut vous raconter l'étrange rencontre que je fis un jour de Septembre alors que je n'avais pas 16 ans. Le monde d'alors n'était pas tel que celui que vous connaissez, et je ne me doutais pas que je serais à l'origine d'une expression bien connue que vous utilisez parfois sans même en connaître le fondement.

 

Je n'étais alors qu'un jeune garçon, presqu'un homme à l'époque, avant que je ne réalise quel serait mon destin. J'étais né pauvre et vécus ainsi longtemps. De tous temps, les indigents ont toujours été nombreux, les classes supérieures n'y prêtent guère attention, ce qui m'a permis d'arriver jusqu'à vous dans le plus parfait anonymat. Si, d'aventure, certains ont eu des soupçons, ils ne sont aujourd'hui plus en état de vous en faire part. Les pauvres bougres seront morts sans avoir jamais eu de certitudes quant à ma nature exacte. Moi-même, malgré les siècles traversés, ne saurais vous dire ce qu'il en est réellement. Mes semblables, fort peu nombreux, ne sont pas plus éclairés que moi sur le sujet. Mais je digresse. Mon histoire personnelle n'est pas l'objet de cette chronique.

 

J'avais seize ans donc et travaillais sur les terres du Seigneur Sanglant, sans l'avoir pourtant jamais approché, et pour cause ! Vos livres d'Histoire ne le mentionnent plus depuis longtemps, tout au plus y trouve-t-on des références dans certaines légendes des temps lointains. Je ne me souviens plus de son nom, personne ne l'appelant autrement que par son sobriquet. L'homme était cruel et aimait chercher querelle. Il avait une passion : le maniement de l'épée. Ses seules attentions bienveillantes, ses seules marques de tendresse étaient réservées à sa collection d'armes et plus particulièrement à sa favorite, que nous avions surnommée "Soiffarde", tant sa lame était imprégnée du sang des malheureux qui avaient croisé la route du Seigneur. Jamais lame n'avait fendu autant de crânes, transpercé autant de cuisses, tranché autant de membres ni perforé autant de coeurs et de poumons que celle-là. Le Barbe-Bleu de vos contes fait figure d'agneau en comparaison. On la disait douée d'une volonté propre, d'une conscience qui dictait à son possesseur l'assouvissement de sa soif morbide. Nul ne se souvenait de la manière dont il avait fait acquisition de l'arme mais tous s'accordaient à dire qu'elle était une extension de sa propre main, et ce, dès son plus jeune âge. Il avait terrassé nombre d'animaux, petits et gros avant d'embrocher, à l'âge de 8 ans, un camarade (qui n'en portait que le nom) ayant eu l'audace de s'opposer à lui. Dès lors, l'activité devint une addiction, et le Seigneur Sanglant n'était jamais plus heureux que lorsque sa lame pouvait se mesurer à d'autres ou tout simplement s'abreuver à la vie des malheureux qui croisaient son chemin. Tant et si bien que la population se raréfia. Je vous parle d'une époque si lointaine que les premières carioles n'avaient encore pas fait leur apparition. Nous mourions sur la terre qui nous avait vu naître, ainsi vivait-on. La réputation du Seigneur avait cependant voyagé, colportée par les quelques itinérants qui avaient eu la chance d'échapper à la mort tandis qu'ils traversaient ses terres. C'est ainsi également que la notion de "frontières" a vu le jour. Nulle muraille autour de nos champs et forêts, nulle barrière ou gué à franchir pour parvenir jusqu'à nous. La seule parole des survivants était plus dissuasive que n'importe quel moyen visant à prévenir les intrusions.

 

Au fil des ans, le nombre d'habitants diminua. Beaucoup se terraient dans la forêt, mais Soiffarde les retrouvait toujours, et, faisant fi de tout bon sens, festoyait jusqu'à plus soif. Nous n'étions plus qu'une poignée lorsque nous décidâmes de tenter le tout pour le tout et de fuir loin de la désolation de notre pays natal. Le périple fut long et hasardeux mais nous parvînmes en terre hospitalière quelques mois plus tard. Mes compagnons étaient soulagés de pouvoir poser leurs bagages (un maigre baluchon constituait toute leur richesse) sans craindre inutilement pour leur vie. Etait-ce ma nature, dont je n'avais pas encore pris conscience qui me poussa à retourner sur mes pas ? Toujours- est-il que seulement 4 semaines après notre arrivée, je fus pris d'un désir violent de m'en retourner au pays afin de savoir ce qu'il était advenu du Seigneur. Privés de victimes à occire, comment Soiffarde et son maître survivaient-ils ? Je partis, seul, sous les quolibets de mes contemporains, à la rencontre de ce qui serait, sans que je ne le sache, mon destin et la naissance de cette expression populaire dont ces quelques mots sont la genèse.

 

Je mis plus d'un an à regagner mon ancien territoire et je faillis bien ne pas le reconnaître. Sitôt la forêt franchie, un spectacle étrange me cueillit : pas un centimètre carré de terre qui ne portait pas la marque de Soiffarde. Partout où mon regard portait, la terre et la nature environnante avaient été déchirées, labourées, éventrées. Le Domaine était immense et il me fallut bien quatre mois pour l'explorer et en retrouver enfin le propriétaire. Une de nos "frontières" bordait l'océan et c'est là-bas que j'aperçus le Seigneur, de l'eau jusqu'à mi-cuisses, frappant les flots du plat de sa lame, fendant l'écume de sa pointe acérée ou de son fil tranchant. Je l'observai durant quatre jours et trois nuits avant d'oser m'en approcher. Il m'apparut qu'à défaut d'Humains, l'homme et son amie mortelle, dévorés par la soif particulière qui était la leur et ayant décimé tout règne animal terrestre aux alentours, s'en prenaient maintenant à la faune aquatique. Le spectacle était étonnant, déconcertant. Je constatai rapidement que les efforts du Seigneur étaient vains, ratant sa cible presqu'à tous les coups. D'où la naissance de l'expression "un coup d'épée dans l'eau" dont vous usez fréquemment de nos jours.

La folie hantait ses yeux et guidait son bras. Imprudent, je me mis à le railler. Les progrès de la science et de l'étude des espèces me permet aujourd'hui d'affirmer que c'est sous le coup de la piqûre de la mouche d'Urbeth que toute prudence me quittât. C'était sans doute également la raison de la folie du Seigneur Sanglant, mais à cette époque, les mouches étaient légion et nous ne savions pas les différencier. Nous savions que certaines d'entre elles, rares, étaient dangereuses, sans pour autant savoir les désigner. En quelques enjambées, il fut sur moi et je ne pus rien faire pour tenter d'échapper à la morsure de la lame. Je m'écroulai sur le sable...

 

...et rouvris les yeux quelques semaines plus tard, au même endroit, la tunique percée et tâchée à l'endroit où j'avais été perforé mais la chair aussi tendre et rose que celle de mes bras. Le Seigneur, sans le savoir, venait de me révéler à moi-même. Mais c'est l'objet d'une autre histoire. La stupeur passée et mes esprits revenus, je partis loin de la région et n'y remis jamais les pieds. Quand je revins auprès des mes compagnons, je leur narrai mon voyage, et c'est ainsi que "donner des coups d'épée dans l'eau" devint une expression en vogue, d'abord utilisée comme moquerie puis comme dicton populaire pour signifier un échec, une tentative sans succès.

Au fil des siècles, je n'ai cependant pas développé de penchant particulier pour la modestie et je vous avoue donc avec une certaine fierté que c'est également moi qui suis à l'origine de l'expression " je ne sais pas quelle mouche m'a piqué".

 

 

Chronique N°18 de Liam Terranville

 

Par Magalune - Publié dans : Histoires courtes - Communauté : CROQUEURS DE MOTS
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Dimanche 15 janvier 2012 7 15 /01 /Jan /2012 09:37

 

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Lorsqu'elle avait appris la nouvelle, son coeur s'était serré. Elle se l'était fait répéter deux fois et on avait dû lui permettre de s'allonger et lui amener un verre d'eau avant qu'elle ne soit en état de repartir et de rentrer chez elle. Elle s'était retrouvée, elle ne savait plus comment, au milieu de son couloir, la lettre à la main. Depuis combien de temps était-elle là ? Elle ne savait pas, elle ne savait plus rien. Son esprit s'était recroquevillé, loin, là où elle ne pouvait l'atteindre, pour ne pas perdre ce qui lui restait de raison.

3 mois en arrière, elle n'aurait jamais imaginé qu'on put souffrir à ce point. Trois mois en arrière, elle était vivante et heureuse de l'être. Aujourd'hui, elle n'était plus rien, elle ne se souvenait même plus de celle qu'elle avait été. Elle voulait oublier, pour ne plus hurler; elle voulait se cacher, s'échapper ou se réveiller. Elle savait que le cauchemar était réel bien sûr, mais une part d'elle-même espérait toujours qu'il n'en fût rien.
Le temps s'était arrêté lorsqu'elle avait vu la voiture monter sur le trottoir et leur foncer dessus. Elle l'avait vu arriver, comme dans les films, au ralenti et elle avait su que sa vie allait basculer.
Elle conservait peu de souvenirs de ce jour-là : un flash -le soleil se reflétant dans le pare-brise de la voiture-, des bouches ouvertes sur des cris muets -elle avait vécu toute la scène dans un silence profond, les sons ne lui parvenaient plus-, sa certitude de ce qui allait suivre -comme si elle avait fait un bond de quelques secondes dans le temps-, son propre cri alors que Ben la poussait sur le côté.

Ben...penser à lui la plia en deux. Elle vomit.

Ben...à 4 pattes dans le couloir, elle revit le sang, son sang. Elle revit son corps, qui disparaissait à moitié sous la voiture.

BEN...elle aurait voulu hurler mais un hoquet violent l'en empêcha. Elle se laissa rouler par terre, se mit en boule sur le côté, ferma les yeux et sombra dans l'inconscience.
Lorsqu'elle revint à elle, il faisait nuit dans l'appartement. Comme un automate, elle entreprit de nettoyer, prit une douche et alla se coucher.
Demai il faudrait leur dire, leur annoncer la nouvelle : ils allaient avoir un enfant. Elle était enceinte de 4 mois.




Elle traversa sa grossesse dans un état second. Ils l'avaient tant désiré cet enfant. Ils en avaient parlé des nuits entières, pelotonnés l'un contre l'autre, à chuchoter, à l'inventer, à le créer, l'imaginer. Ils avaient même déjà choisi son nom. Chaque fois qu'elle y repensait, elle avait la nausée. Ben ne connaitrait jamais leur enfant. Ils ne savaient même pas qu'elle était enceinte quand la voiture le lui avait volé.
Elle n'en voulait pas de cet enfant, pas comme ça, pas dans ces conditions, mais elle avait fait un rêve la nuit où elle avait su, et Ben lui avait demandé de le garder, il avait souri, il était ému. Elle l'avait senti caresser son ventre, mais quand elle avait voulu retenir sa main, elle n'avait rencontré que le vide.
Elle avait voulu croire que c'était un signe et avait laissé grandir l'enfant en elle sans plus s'en soucier que ça.

 

 

 

 

La douleur la tordit en deux et lui coupa le souffle. La douleur venait de lui rappeler qu'elle était vivante et que l'enfant manifestait son envie de sortir. Elle s'agrippa au lit et appela une infirmière (elle était hospitalisée depuis un mois pour risque d'accouchement prématuré.) On la conduisit en salle d'accouchement, le travail était déjà bien avancé. Elle avait mal mais refusa la péridurale. Elle ne s'était pas sentie aussi vivante depuis 9 mois, pas question de les laisser lui prendre ça !

Plus l'enfant cheminait vers la sortie, plus elle eut l'impression de reprendre pied. Pour la première fois depuis des semaines, elle prit conscience de son environnement sonore et des gens qui s'activaient autour d'elle. Si elle n'avait pas eu aussi mal, elle aurait ri. Une contraction, plus douloureuse que les autres fit vaciller sa conscience. Elle était faible et pousser recquiérait toute sa maigre énergie. Elle perçut une main qui pressait la sienne et tourna la tête : Ben était à ses côtés et l'encourageait en silence, le sourire aux lèvres. Elle se concentra sur ce qu'on lui demandait et trouva la force de pousser encore une fois. Elle sentit alors une masse souple et chaude glisser hors d'elle, puis on lui présenta l'enfant.

Et le temps s'arrêta une nouvelle fois...

Un sanglot profond monta en elle et la fit trembler. Les larmes, qu'elle n'était plus capable de verser depuis longtemps, inondèrent son visage, brouillèrent sa vision un instant. Dans la pièce, le personnel médical (qui connaissait son histoire) retenait son souffle. Puis son regard croisa celui de l'enfant, son enfant, Leur enfant et elle eut l'impression qu'une vague immense la soulevait jusqu'aux rebords du monde. Elle tendit les bras et le tint contre elle, ses yeux perdus dans les siens. La vague reflua et Lucie murmura doucement : Mon Ange.
Du coin de l'oeil, elle perçut un mouvement. Elle tourna la tête et vit Ben sortir de la salle, sa silhouette trop pâle déjà presqu'invisible. Pourtant elle vit clairement son sourire lorsqu'il se retourna pour lui faire un signe de la main.

Elle reporta son regard sur le bébé, ferma les yeux et se mit à le bercer tendrement. Elle savait que maintenant, elle ne serait plus jamais seule.

 

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Par Magalune - Publié dans : Histoires courtes - Communauté : CROQUEURS DE MOTS
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