Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 00:00





    Il ne cessait de repenser à ce que lui avait dit le vieil homme. Son esprit de flic cartésien refusait d'admettre cette explication extravagante, mais une infîme partie de sa conscience ne rejetait pas cette idée en bloc et les paroles du vieillard le narguaient, surgissant dans ses pensées à tout moment du jour ou de la nuit. Intérieurement, secrètement, il haïssait cette femme d'être ainsi entrée dans sa vie. Sarah, puisque c'était son prénom, en aurait sûrement ri si elle avait su...L'ironie de la situation ne lui aurait pas échappé. Mais elle n'était plus qu'un visage inscrit au fichier des personnes disparues.

    Parfois, quand il fixait sa photo, les prunelles sombres qui lui renvoyaient son regard semblaient lui reprocher de n'avoir pas su la (re)trouver. Parfois, au contraire, il avait l'impression d'y lire une certaine compassion, une douceur soudaine, un pardon qui l'absoudrait d'une faute qu'il aurait commise involontairement. Hugues secoua la tête et referma le dossier d'un geste rageur. Il le repoussa le plus loin possible, comme s'il pouvait ainsi le chasser également de sa mémoire. Quelle absurdité vraiment ! Comme si c'était de sa faute, à lui, si elle avait disparue ! Sa petite voix intérieure lui souffla qu'il était peut-être bien un peu coupable en effet. Si ce n'était pour Sarah directement, ça l'était sûrement pour d'autres personnes. Il jura tout bas entre ses dents et se maudit d'avoir eu la malchance de tomber sur cette affaire. N'était-ce pas justement parce qu'il savait inconsciemment qu'il avait une part de responsabilité dans cette disparition qu'il réagissait ainsi ? Il fit taire sa conscience en avalant d'un trait le verre de Sauvignon qu'il venait de se servir.

    Le dossier était pourtant banal, semblable à bien d'autres qu'il avait eu à traiter au cours de sa carrière. Il n'en n'était pas à son coup d'essai. Tellement de gens disparaissaient, se volatilisaient du jour au lendemain, sans laisser la moindre trace.  La plupart du temps, il s'agissait de personnes que leur vie ne satisfaisait plus et qui décidaient, sur un coup de tête, de tout recommencer ailleurs. Il avait eu affaire a des homicides quelquefois, ou des suicides, bien camouflés, que l'on ne résolvait que des années plus tard. Il arrivait également que les disparus n'entrent dans aucune de ces catégories : un jour ils étaient là et le lendemain n'y étaient plus. On avait beau chercher, remuer ciel et terre sur toute la planète, on n'entendait plus jamais parler d'eux. Rien ne manquait dans les affaires qu'ils avaient laissées derrière eux. C'est comme si leur passage dans ce monde n'avait été qu'une suggestion de la conscience collective, un souvenir remonté à la surface l'espace d'un instant avant de s'éteindre aussi brusquement qu'il était apparu.
    Sarah faisait partie de cette dernière catégorie. Un Lundi matin, ses collègues de travail ne la voyant pas arriver et ne parvenant pas à la joindre (fait hautement inhabituel selon leurs dires) avaient contacté la police. Ce genre de cas nétait pas prioritaire. Après tout, elle était adulte et libre de ses mouvements, mêmes s'ils ne convenaient pas à tout le monde. Quand, cinq jours plus tard, sa soeur s'inquiéta à son tour de sa disparition, une enquête avait été ouverte. Et c'est là qu'il était entré en scène. Il avait l'habitude, il pensait que c'était l'affaire de quelques jours, quelques semaines tout au plus...six mois plus tard, bien qu'il ait rendu ses conclusions officielles, il baignait toujours dedans.

    Les flics ne sont pas tout puissant. Ils ne peuvent pas tout expliquer, pas tout résoudre. Avec les années, ils apprennent à s'en accomoder, à vivre avec à défaut de l'accepter pleinement. On leur enseignait (pas toujours de façon officielle, l'expérience est la meilleure des écoles) à prendre leur distance afin qu'ils se préservent. Il n'était plus un débutant depuis longtemps mais se surprenait parfois à pleurer comme un gosse en repensant au dossier tristement banal Sarah Vidal. Au commissariat, on avait commencé à chuchoter sur son passage qu'il lui serait peut-être temps d'envisager la retraite...
Les idiots !

    Le vieil homme, voisin de Sarah, avait ouvert une faille en lui. Jadis, il aurait taxé sa réaction de sensiblerie.  C'était au temps de sa jeunesse, quand il était encore un solide gaillard entouré de sa bande d'amis, toujours prêts à faire les quatre cent coups. Aujourd'hui, il se sentait presque menacé par la discussion qu'ils avaient eue lors de l'enquête. Depuis, il rendait souvent visite à Lucien.
    Quand Ils s'étaient rencontrés, la première fois, il avait cru déceler ,dans le regard de l'homme, de la pitié à son égard, comme s'il avait su que ce qu'il avait à dire allait changer sa perception des choses à jamais, qu'il le veuille ou non. Car il n'oublierait jamais les confidences de Lucien à propos de son sentiment sur la disparition de Sarah. Elle vivait seule depuis sa rupture survenue 18 mois auparavant. Elle n'avait pas d'enfant. Elle avait pleuré sur l'épaule de son voisin une fois, au début, alors qu'il l'avait trouvée assise dans l'escalier à sangloter la tête entre ses bras. Elle l'avait évité par la suite, gênée de s'être laissée aller devant un inconnu.
Du temps de sa vie de couple, l'appartement n'était jamais vide. Des amis s'y attardaient régulièrement. C'étaient des voisins chaleureux. Du jour au lendemain, le silence s'était installé dans le trois pièces et dans la vie de Sarah. Les amis s'étaient fait discrets puis inexistants. Sa seule distraction était son travail. Elle sortait un peu : cinéma, musées, concerts, parc, mais toujours seule.
    Lucien lui avait rapporté qu'avec le temps, elle avait semblé pâlir. Les week-end, elle avait l'air plus diaphane que jamais. Les visites de sa soeur et les jours de travail paraissaient lui redonner un peu de substance. Mais plus le temps passait, plus le silence l'engloutissait. Son sourire était triste et fatigué. Il lui était arrivé de passer près d'elle dans les escaliers et de ne s'apercevoir de sa présence que quelques marches plus bas.

    A quatre vingts ans passés, le bonhomme lui avait confié qu'il avait déjà vu ça un jour, alors qu'il était encore en pleine force de l'âge et confiant en l'avenir. Il n'en n'avait pas fait grand cas à l'époque. Mais à son âge, on avait le temps de se remémorer certaines choses, de faire le lien entre les souvenirs et d'en tirer des conclusions. Il avait raconté à Hugues qu'à cette époque, sa grand-mère vivait chez lui et qu'elle lui avait expliqué à cette occasion que parfois les gens disparaissent peu à peu jusqu'à devenir transparents, effacés de la conscience des autres par leur indifférence. Le silence prenait alors toute la place, s'enracinait profondément et la personnalité lui cédait de plus en plus de terrain, jusqu'à ce que le corps lui-même rende les armes. C'est ainsi que les gens que le silence avait envahis donnaient l'impression de s'estomper au fil du temps. L'indifférence, selon elle, agissait comme une gomme. Chaque fois que l'on ignorait quelqu'un, on participait à la propagation de ce phénomène. Combien de fois dans sa carrière de flic Hugues avait-il entendu ces phrases plus tranchantes qu'une lame ? : "Ah parce que quelqu'un habitait là ? Le(ou la) décrire ? Euh non, impossible, je ne sais pas. Je le (la) croisais oui, mais je ne faisais pas attention etc" C'étaient ces phrases qui lui tournaient dans la tête maintenant. Combinées à ce que lui avait raconté Lucien, la crainte avait germé en lui. Il était un vieux briscard qui s'était donné corps et âme à son boulot. Que lui resterait-il à la retraite ? Rien, ni personne ! Puis la honte était venue. La grand-mère de lucien lui avait appris à se méfier de l'indifférence et du silence qu'elle semait derrière elle. Hugues, lui, s'était rendu compte qu'à l 'instar de beaucoup de ses concitoyens, il s'en nourrissait presque : on ne saluait plus, on ne se connaissait plus, les pires horreurs pouvaient survenir dans l'indifférence générale (il était bien placé pour le savoir).

Alors oui,  aujourd'hui il se considérait comme coupable de la disparition de Sarah et de tant d'autres...Il avait honte de n'avoir rien eu d'autre à leur offrir que le silence pour épitaphe.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Magalune - dans Histoires courtes
commenter cet article

commentaires

chervalin 14/07/2012 13:09

ce fut un plaisir de gôuter à cette nouvelle, juste et chaleureuse. C'est un bijou.
Je reviendrais picorer les suivantes.
a bientôt

Magalune 14/07/2012 13:20



Des quelques unes que j'ai écrites, c'est une des deux que je préfère. Merci de t'être arrêtée sur celle-là en particulier.


Belle journée



Emilie 08/05/2012 18:44

Bonsoir Magalie,
Avant qu'il n'y ait plus de mot, passons aux actes.. et soyons plus ouverts. Inutile d'aller trop loin !
Un texte que j'ai lu avec grand plaisir pour sa philosophie.
Bises, douce soirée.

Magalune 15/05/2012 10:38



Il y a trop de silence pour trop de gens...


merci pour ton passage


Belle journée, bises ensoleillées



Bonjour Jeanneleblogdhenri.over-blog.com 08/05/2012 16:21

Bonjour Magalie,

J'ai pris beaucoup de retard dans la lecture des blogs. Magnifique ton écrit, c'est vrai l'indifférence peut apparaitre dramatique à certains. Le dialogue est absolument essentiel. Bises bien
amicales et à tré bientôt j'espère.

Henri.

Magalune 15/05/2012 10:39



Oui l'indifférence et le silence tuent !


je te souhaite une très bonne journée :-) A très bientôt



louv' 06/05/2012 16:40

L'indifférence et le silence peuvent pourtant se briser. Il suffit quelquefois d'oser pousser une porte. On a trop tendance à croire que personne n'est à l'écoute.
Bises, Mag.

Magalune 15/05/2012 10:45



c'est pourtant souvent le cas, on en rencontre tellement de ces laissés pour compte !


Bisous



Plume 05/05/2012 13:25

Bonjour Magalie, je suis heureuse de te retrouver et de goûter ton écriture riche, fluide ... Son rythme soutient bien l'atmosphère de lassitude et de désillusion . L'indifférence donne le
sentiment d'être devenu transparent au regard des autres, mais il suffirait de si peu pour que ces passages douloureux débouchent sur des liens lumineux ... peut-être une prise de conscience ...
chacun de nous gagne à rester réceptif au regard bienveillant de l'autre et à rester attentif aux signaux de détresse reçus,la vie sociale est indispensable à la vie, l'écoute et le partage restent
le minimum essentiel à l'élan vital .
Un thème crucial, dont il faudrait débattre plus longuement ...
Merci Magalie, je t'embrasse très fort, Plume .

ant 15/05/2012 10:47



L'écoute et le partage ne sont plus à la mode, pas assez lucratif ! Oui je suis amère. je discutais encore récemment avec une famille totalement isolée qui aurait bien besoin d'un coup de pouce
mais " y'a plus de place, on ne peut rien faire pour vous, revenez dans 8 mois, maiss ans certitude". Il y a ça, et puis le reste, l'indifférence ordinaire, quotidienne qui fait que maintenant tu
peux te faire tabasser dans la rue ou crever devant un immeuble sans que personne n'intervienne.


Merci pour ta lecture et ton ressenti


bisous



Présentation

  • : la plume de Magalune.over-blog.com
  •  la plume de Magalune.over-blog.com
  • : Quelques mots et histoires à partager, que ma plume capricieuse consent parfois à livrer.
  • Contact

Ecrire c'est...

« Il ne faut écrire qu'au moment où chaque fois que tu trempes ta plume dans l'encre, un morceau de ta chair reste dans l'encrier. »  

 

-Tolstoï-

AVERTISSEMENT

Toutes les photos utilisées sur ce blog sont prises au hasard sur internet. Si vous reconnaissez l'une des vôtres, n'hésitez pas à m'avertir si vous voulez que je la retire. je ne sais pas toujours quelles images sont libres de droit ou pas. Merci et bonne lecture !

Archives